André Comte-Sponville - Impromptus
Sauf mégalomanie particulière, on ne correspond qu’avec ses contemporains (…), et il y a là, me semble-t-il, quelque chose d’essentiel à la correspondance qui fait sa pauvreté et son prix. Un vivant s’adresse à un vivant, et non pour les siècles des siècles ( comme certains écrivains, point toujours les meilleurs, dans les livres ) mais pour partager quelque chose, un événement, ou une pensée ou une émotion ou un sourire, presque rien souvent et c’est l’essentiel de nos vies, pour partager cette pauvreté que nous sommes, que nous vivons, qui nous fait et nous défait, avant que la mort nous prenne, pour ne pas renoncer, tant que nous respirons et quels que soient les kilomètres qui nous séparent, à la douceur de vivre ensemble, en tout cas en même temps à la douceur de partager et d’aimer. Contemporains de la même éternité, qui est aujourd’hui. Passants dans le même passage qui est le monde. Tourgueniev, sur son lit de mort, voulut écrire une lettre à Tolstoï : " Monsieur, ce fut un grand honneur que d’avoir été votre contemporain. " Tout le monde n’est pas Tolstoï, tout le monde n’est pas Tourgueniev. Pourtant c’est un peu ce que nous voudrions dire, dans nos lettres, et que nous disons en effet, par nos lettres, par le simple fait de les écrire, et quoique nous disions en vérité. Si l’on met de côté les "échanges purement professionnels ou administratifs, c’est presque toujours d’amour que l’on écrit, et par amour, que cet amour soit de passion ou d’amitié, de famille ou de vacances, profond ou superficiel, léger ou grave. Je t’écris pour te dire que je t’aime, ou que je pense à toi, ou que je me réjouis, oui, d’être ton contemporain, d’habiter le même monde, le même temps, de n’être séparé de toi que par l’espace, point par le cœur, point par la pensée, point par la mort. Partir, c’est mourir un peu. Ecrire, c’est vivre davantage.
De nos jours, certes, le téléphone pourrait surmonter l’obstacle de la distance, et le surmonte en effet, qui transmet la parole à travers les pays ou les continents. On continue pourtant de s’écrire et point seulement par économie. Plusieurs même, et j’en suis, préfèrent recevoir une lettre plutôt qu’un coup de fil. Pour quelle raison ? Parce que le téléphone est importun, indiscret, bavard. Aussi surtout, parce que quelque chose ne peut être dit, ou mal, que seule l'écriture peut porter. L’écriture naît de l’impossibilité de la parole, de sa difficulté de ses limites, de son échec. De cela qu’on ne peut dire, ou qu’on n’ose pas, ou qu’on ne sait pas. Cet impossible qu’on porte en soi. Il y a des lettres qui remplacent la parole, comme un ersatz, un substitut. Puis celles qui les dépassent, qui touchent par là au silence. Celles-là ne remplacent rien, et sont irremplaçables. Ce dont on ne peut parler, il faut l’écrire.
Je me souviens, adolescent, avoir échangé des lettres avec telle jeune fille que je côtoyais tous les jours au lycée, avec qui je parlais, et les lettres pourtant faisaient entre nous un lien plus essentiel plus profond, plus intime. Elles passaient parfois par la poste, parfois de la main à la main, et cela ne nous a jamais paru saugrenu ni absurde. Pourquoi s’écrire quand on peut se parler, quand on se parle effectivement ? Parce qu’on ne peut pas parler toujours, ni de tout, parce que la parole peut faire obstacle à la communication, parfois, ou la vouer au bavardage, parce qu’il faut prendre le temps d’être seul, d’être vrai, parce qu’il est doux de penser à l’autre en son absence, dût-on le voir le lendemain, de lui dire la place qu’il occupe dans notre vie, même quand il n’est pas là, dans notre cœur, dans notre solitude, et c’est ce que la parole ne saura jamais faire, puisqu’elle l’abolit.
La parole ne nous rapproche d’autrui, bien souvent, qu’en nous séparant de nous-mêmes, et ne nous rapproche de l ‘autre que fictivement, qu’en surface ou pour la montre. Dans une lettre, au contraire, on n’atteint autrui qu’en restant au plus près de soi. Mais on l’atteint, du moins cela arrive, et à une profondeur où les paroles n’accèdent que rarement. L’écriture est plus proche du silence, plus proche de la solitude, plus proche de la vérité.
De nos jours, certes, le téléphone pourrait surmonter l’obstacle de la distance, et le surmonte en effet, qui transmet la parole à travers les pays ou les continents. On continue pourtant de s’écrire et point seulement par économie. Plusieurs même, et j’en suis, préfèrent recevoir une lettre plutôt qu’un coup de fil. Pour quelle raison ? Parce que le téléphone est importun, indiscret, bavard. Aussi surtout, parce que quelque chose ne peut être dit, ou mal, que seule l'écriture peut porter. L’écriture naît de l’impossibilité de la parole, de sa difficulté de ses limites, de son échec. De cela qu’on ne peut dire, ou qu’on n’ose pas, ou qu’on ne sait pas. Cet impossible qu’on porte en soi. Il y a des lettres qui remplacent la parole, comme un ersatz, un substitut. Puis celles qui les dépassent, qui touchent par là au silence. Celles-là ne remplacent rien, et sont irremplaçables. Ce dont on ne peut parler, il faut l’écrire.
Je me souviens, adolescent, avoir échangé des lettres avec telle jeune fille que je côtoyais tous les jours au lycée, avec qui je parlais, et les lettres pourtant faisaient entre nous un lien plus essentiel plus profond, plus intime. Elles passaient parfois par la poste, parfois de la main à la main, et cela ne nous a jamais paru saugrenu ni absurde. Pourquoi s’écrire quand on peut se parler, quand on se parle effectivement ? Parce qu’on ne peut pas parler toujours, ni de tout, parce que la parole peut faire obstacle à la communication, parfois, ou la vouer au bavardage, parce qu’il faut prendre le temps d’être seul, d’être vrai, parce qu’il est doux de penser à l’autre en son absence, dût-on le voir le lendemain, de lui dire la place qu’il occupe dans notre vie, même quand il n’est pas là, dans notre cœur, dans notre solitude, et c’est ce que la parole ne saura jamais faire, puisqu’elle l’abolit.
La parole ne nous rapproche d’autrui, bien souvent, qu’en nous séparant de nous-mêmes, et ne nous rapproche de l ‘autre que fictivement, qu’en surface ou pour la montre. Dans une lettre, au contraire, on n’atteint autrui qu’en restant au plus près de soi. Mais on l’atteint, du moins cela arrive, et à une profondeur où les paroles n’accèdent que rarement. L’écriture est plus proche du silence, plus proche de la solitude, plus proche de la vérité.

3 Comments:
Ton amour des mots me fera toujours sourire, et ce n'est pas un commentaire moqueur.
Je préfère que cet amour porte à sourire plutôt qu'à pleurer, ou à railler (:P), j'estime donc avoir de la chance de provoquer cette réaction chez toi. ;)
Au-delà de la réponse bancale du "je suis une littéraire" qui en voulant dire tout ne dit en fait rien, je suis heureuse de pouvoir faire ressentir à d'autres (en l'occurence, toi ;) ) cette passion pour notre si belle langue française.
j'ai une question a propos de ce texte. Pourriez-vous m'aider?? la question est la suivante : Selon Comte-Sponville qu'est-ce qui caractérise la correspondance? Citez le texte dans un developpement organisé
merci d'avance
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